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Premiers effets économiques de la guerre dans le Golfe
Les frappes militaires en Iran fin février ont conduit à une envolée immédiate des cours des hydrocarbures, à commencer par le pétrole. D’ores et déjà, l’inflation accélère partout dans le monde et les prévisions de croissance sont abaissées. Comme toujours lors d’un tel choc, certaines zones souffrent plus que d’autres (l’Asie importe massivement depuis le Moyen-Orient), tout comme certains secteurs d’activité (chimie, plasturgie), particulièrement dépendants d’intrants énergétiques.
Quasi-paralysie d’une voie très stratégique
D’une centaine par jour en moyenne les mois précédant le déclenchement des hostilités fin février 2026, le nombre de navires transitant dans le détroit d’Ormuz est depuis tombé brutalement à quelques unités (5 navires comptabilisés en moyenne chaque jour de mars par IMF Portwatch). D’après les chiffres de l’Agence internationale de l’énergie, en 2023, le détroit voyait circuler environ un cinquième du pétrole mondial (brut et condensats liquides) et même plus d’un quart pour celui transporté par voie maritime. Avec des stocks de pétrole saturés, les pays du Golfe réduisent leur production, en particulier l’Irak, les Emirats arabes unis, le Koweït, le Qatar, ainsi que l’Arabie saoudite qui exporte toutefois une partie de son brut via son principal oléoduc. Les économies importatrices nettes sont par nature pénalisées, principalement en Asie où les approvisionnements de pétrole dans certaines d’entre elles proviennent presque intégralement du Moyen-Orient : Philippines, Japon, Pakistan. C’est près de 60 % en Chine mais celle-ci est moins largement dépendante qu’ailleurs d’un seul fournisseur, et, a constitué de surcroît des réserves stratégiques d’ampleur ces dernières années.
Dans ce contexte, au-delà des oscillations quotidiennes, les cours du Brent (extrait principalement des champs en mer du Nord, considéré de bonne qualité et largement négocié sur les marchés internationaux) étaient jusqu’à la trêve annoncée par le président américain le 7 avril peu éloignés de la barre des 110 $ par baril au comptant, alors qu’ils s’établissaient autour de 60 $ au début 2026 et de 70 $ jusque fin février. Pour mémoire, ils avaient transitoirement approché 130 $ après l’invasion de l’Ukraine en février 2022, avaient plafonné autour de 110 $ entre 2012 et la mi-2014, et, avaient cuminé à 145 $ en juillet 2008. Pourtant, rappelait l’institut français du pétrole dans une note diffusée fin mars, les tensions d’approvisionnement sont plutôt devant nous puisque les dernières cargaisons depuis le Golfe vers l’Europe avant la fermeture d’Ormuz sont en route : dès le 10 avril, le continent pourrait perdre environ 50 % de ses importations habituelles de kérosène et 15 % de ses livraisons de diesel.
Depuis le conflit, les prix du gaz ont également monté, s’élevant actuellement à plus de 50 € par MWh pour la référence en Europe (le TTF) contre 30 € avant le conflit, à une période où les stocks se situent nettement en deçà de la moyenne saisonnière des dernières années. Extrait du gaz naturel et indispensable aux semi-conducteurs, l’hélium (dont la production du Qatar représente un tiers des volumes mondiaux), a vu ses prix doubler. De leur côté, les cours de l’aluminium au London Metal Exchange ont très récemment franchi le seuil des 3 500 $ par tonne pour la première fois depuis quatre ans, et, ceux du cuivre, à plus de 12 200 $, demeurent très hauts.
Certains secteurs immanquablement pénalisés
Les enquêtes de conjoncture publiées depuis le début de la guerre témoignent d’une augmentation des prix des intrants qui n’avait plus été ressentie comme telle depuis la fin 2022, d’après les directeurs d’achat du secteur industriel exerçant en zone euro et interrogés par S&P Global. Fin mars, France Chimie indiquait que : « il n’y a pas de ruptures d’approvisionnement notable des clients du secteur de la chimie mais des impacts sur les prix. Cette situation devrait se dégrader progressivement tout au long du deuxième trimestre ». En France, près de 14 % des consommations intermédiaires de cette industrie relèvent en effet du raffinage et des hydrocarbures et même 20 % en incluant le gaz et l’électricité, soit nettement plus que la plupart des autres secteurs manufacturiers (source : comptes nationaux pour l’année 2022). Le ratio s’inscrit même à 35 % dans le cas du transport aérien.
Dans la situation où les entreprises françaises ne répercuteraient pas la hausse de leurs intrants dans les prix de vente, elles verraient leurs résultats d’exploitation s’éroder. Jusque-là, elles étaient parvenues à les préserver (y compris dans l’industrie), situation qui n’a toutefois pas suffi pour améliorer leur taux d’autofinancement : au contraire, le ratio mesuré auprès de l’ensemble des sociétés non financières est retombé à 86 % l’an passé sous l’effet de la surtaxe d’IS pour les grandes entreprises, soit un plus bas depuis 2008.
Accélération de l’inflation en mars
En zone euro, l’avance des prix de détail est passée de 1,9 % en glissement annuel en février 2026 à 2,5 % en mars, d’après l’estimation préliminaire d’Eurostat. Hors énergie, à + 2,3 %, l’indicateur n’a guère varié : le glissement des prix énergétiques est en effet ressorti à + 5 %, alors qu’il se situait en territoire négatif jusque-là. C’est le même constat qui peut être fait pour la France, où les prix du diesel et du SP 95 ont atteint respectivement 2,19 € et 2 € TTC en moyenne mensuelle en mars, selon le ministère de la transition écologique. Une bosse d’inflation à 2 voire 2,5 % pourrait être relevée ces prochains mois, ce qui entraînerait une revalorisation automatique du SMIC. En moyenne annuelle 2026, l’inflation s’établirait à 1,8 % d’après l’institut Rexecode qui a mis à jour son pronostic le 25 mars à partir d’une hypothèse de 96 $ par baril sur la durée de l’exercice ; dans un document paru le 8 avril, l’OFCE retient un chiffre identique mais envisage que la hausse des prix serait de 3,2 % en cas d’escalade, soit un choc sur les cours pétroliers plus intense et plus long.
Le chemin que les banques centrales comptaient emprunter va sans doute dévier. C’est notamment le cas en zone euro, où les taux directeurs pourraient être relevés prochainement en ligne avec l’accélération de l’inflation, bien que celle-ci ne s’explique que par des contraintes d’offre (et non de demande comme en période d’après-Covid). Aux Etats-Unis, une remontée apparaît moins probable, d’abord parce que les taux directeurs sont à ce jour plus élevés que de ce côté-ci de l’Atlantique et surtout parce que la Réserve fédérale a un double mandat : veiller à contenir l’inflation mais aussi au plein-emploi ; or ce dernier a marginalement progressé depuis le printemps 2025, y compris celui mesuré auprès des personnes nées aux Etats-Unis.
Des taux à long terme aspirés à la hausse
Le nouveau contexte inflationniste n’a pas manqué de produire de premiers effets : les taux d’emprunt de l’OAT à 10 ans étaient installés autour de 3,7-3,8 % ces derniers jours dans l’Hexagone, contre 3,3 % durant l’été et moins de 3 % fin 2024. Les taux des crédits immobiliers, qui ont récemment amorcé un petit rebond, sont amenés à augmenter de nouveau, mouvement de nature à contrarier l’amélioration de la conjoncture sur le marché de l’ancien : en effet, les transactions de logements ont franchi le seuil des 950 000 en cumulé sur douze mois en décembre 2025 pour la première fois depuis plus de trois ans.
Par ailleurs, déjà très déséquilibrés, les comptes publics vont rester durablement sous pression, rien qu’en regard de l’évolution des intérêts de la dette : l’an dernier, ceux-ci se sont élevés à 65 milliards d’€ en France (contre 51 milliards en 2022 et à peine 30 milliards en 2020), conséquence du renchérissement à la fois des taux et du montant de la dette ; comme un peu plus d’un dixième des titres émis sont indexés sur l’inflation, leur montant total va rester sur une trajectoire ascendante et franchira vraisemblablement au plus tard en 2029 la barre des 100 milliards. Même en excluant les intérêts, le solde primaire des administrations publiques est très largement déficitaire (de 88 milliards) alors que celui-ci devrait être positif simplement pour stabiliser la dette exprimée en proportion du PIB.
Le scénario d’une récession courant 2026 n’est pas privilégié
La BCE a mis à jour son scénario macroéconomique trimestriel le 19 mars. Dans celui où le conflit ne se prolongerait pas au-delà de quelques semaines, la croissance économique ressortirait à 0,9 % cette année en zone euro, alors qu’une hausse de 1,2 % était anticipée en décembre. Dans deux scénarii plus défavorables dans lesquels les cours du Brent atteindraient respectivement 120 et 150 $ en moyenne au second trimestre puis reflueraient progressivement ensuite, l’avance du PIB serait ramenée à respectivement 0,6 et 0,4 % ; autrement dit, le continent ne basculerait pas en récession, tout comme l’Hexagone où les chiffres arrêtés par la Banque de France et l’OFCE sont comparables. Le manque de disponibilité des carburants et plus globalement la prolongation potentielle du conflit conduiraient bien sûr à revoir ces chiffrages à la baisse.
Chiffres clés
- 9 : nombre de navires circulant dans le détroit d’Ormuz le 5 avril
- 98 $ : cours du baril de Brent en moyenne mensuelle en mars
- 59 % : part des industriels signalant une hausse des prix des matières premières en mars aux Etats-Unis (enquête ISM)
- 178 000 : créations nettes d’emplois non agricoles en mars aux Etats-Unis
- + 3 % : variation en glissement annuel des salaires horaires au T4 2025 en zone euro
- +1,8 % : variation de l’indice général des prix à la consommation en moyenne annuelle 2026 en France (prévision Rexecode)
- -0,2 point : impact du choc énergétique sur la variation du PIB français en 2026 (scénario de référence de l’OFCE)
- -0,6 point : impact du choc énergétique sur la variation du PIB français en 2026 (scénario de référence de l’OFCE)
- 115,6 % : dette publique en proportion du PIB fin 2025 en France
CONTACTS
Mathieu PERAUD
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